Chasse aux sorcières ? Le retour

En 1957, Primo Basso, jeune agrégé d’anglais, bénéficie d’une bourse Fullbright, de l’université de Seattle (Washington) et effectue un voyage à travers les États-Unis.

Primo Basso (3e à partir de la droite) avec le groupe de boursiers à son arrivée aux USA, en 1957

En 1962, il écrit une comédie sur la société américaine, à l’époque du maccarthysme, de la chasse aux communistes, aux noirs et aux mexicains, La Lotion du Docteur Stinks. En 2025, après la deuxième élection de Donald Trump, elle semble avoir pris un regain d’actualité étonnant dans le contexte de la chasse au wokisme, aux migrants et aux partisans de la DEI : Diversité Équité et Inclusion.


De prime abord on peut penser qu’il s’agit d’une simple farce, une pochade : dans la petite
ville de West City, trois copains désargentés (Davy Tramp, Stanley Cunnings, Doc Stinks)
inventent une arnaque destinée à les rendre milliardaires. En fabriquant un parfum anti-
drague, ils restituent aux femmes leur dignité et par conséquent aussi leur beauté. Bien sûr,
la publicité mensongère, basée sur l’organisation de spectacles permanents et le culte de
l’illusion n’est pas étrangère au succès de leur entreprise.
On pourrait, dans cette comédie, soupçonner un relent de misogynie, basée sur une vision
datée de « la Femme » vaniteuse, crédule, facile à duper. Mais en fait il s’agit de tout autre
chose : en surfant sur le Mouvement de Libération des Femmes, apparu dans les années 60,
les voyous de la Stinks Company l’instrumentalisent pour « se faire du fric » et manifester
leur propre résistance masculiniste. Pour le Docteur Stinks, la défense de la vertu et de
l’indépendance des femmes va de pair avec la drague et la pratique du strip tease – et
davantage… – dans une ambiance hypersexualisée :

« Miss Blackwood [la secrétaire] : Ce sont les conclusions [élogieuses]
d’un congrès qui a réuni à Denver les psychologues, les sociologues, les
sexologues, les ethnologues, les féminologues et les ménauposologues,
qui adhèrent au Conseil Interdisciplinaire pour la libération de la femme.
Stanley Cunnings : Virez trois mille dollars à leurs œuvres de
bienfaisance. Ils en auront besoin pour se faire soigner.
Miss Blackwood : J’ai étudié la liste des signataires, Mr Cunnings. Il y a
deux prix Nobel, sept conseillers directeurs techniques de laboratoires
pharmaceutiques et le président du mouvement « La Femme se fera
seule ».
Stanley Cunnings : En épousant le président. » (scène 4)

Photos de la représentation donnée en 1983-1984 par l’Atelier de l’Etoile à Nancy ( mise en scène Roger Muller)

À l’apogée de leur réussite, pour éviter le scandale, quelques crimes bien ciblés – dont la
secrétaire et icône de la Stinks Company, Miss Blackwood, est la première victime –
viendront renforcer le soutien de toutes les institutions et, in extremis de l’Église, incarnée
par le prédicateur Leslie Hooper.

Photos de la représentation donnée en 1983-1984 par l’Atelier de l’Etoile à Nancy ( mise en scène Roger Muller). Primo Basso dans le rôle du prédicateur


En dévoilant la porosité entre le business et le banditisme, entre le business et le pouvoir
étatique, entre ce qu’on appelle aujourd’hui la post vérité et le capitalisme triomphant, Primo
Basso a écrit une pièce d’inspiration brechtienne, profondément politique. La scène finale qui
célèbre sur un rythme martial la Stinks Company, avec orchestre symphonique et discours
d’un optimisme délirant ressemble trait pour trait à la cérémonie d’investiture de Donald
Trump pour la seconde fois Président :


« Le Maire de West City :  L’Amérique, mes amis, est un pays où tout
homme qui crée peut le faire savoir aux autres et les en faire bénéficier.
La Publicité c’est la Liberté et l’Égalité : liberté de choix, égalité devant la
consommation, donc absence de jalousie et fraternité complète » (scène
9)

Dans toute la pièce, l’exubérance baroque de la langue est mise au service d’un démontage
clinique des rouages du Pouvoir.